Réflexions hospitalières

N°629 Mars - Avril 2026

Cancer et travail Séquelles invisibles et risque statutaire

Les séquelles du cancer, qu’elles soient liées à la maladie ou aux traitements, constituent un angle mort du retour et du maintien dans l’emploi. Fatigue, troubles cognitifs, douleurs et vulnérabilité émotionnelle affectent durablement les capacités professionnelles, mais restent peu reconnues dans les entreprises, insuffisamment intégrées aux dispositifs d’accompagnement et difficilement articulées aux suivis oncologiques. À partir d’une expérience située au croisement de l’oncologie, du monde du travail et de l’accompagnement professionnel, cet article analyse comment l’invisibilité des séquelles produit un risque statutaire et fragilise les trajectoires professionnelles après cancer.

Pr Catherine Tourette-Turgis Professeure émérite, fondatrice de l’Université des patients, Sorbonne Université, Foap, Cnam
Chaire de philosophie à l’hôpital

11/03/26

Le retour au travail après un cancer est fréquemment présenté comme un signe de réussite thérapeutique et de continuité biographique. Dans les discours publics comme dans les politiques d’entreprise, il est souvent mobilisé comme un indicateur de « normalisation » de la vie après la maladie. Les données récentes nuancent fortement cette représentation. Le rapport d’activité 2 023 de l’Institut national du cancer (INCa) 1 rappelle que deux personnes sur trois vivent encore avec des séquelles, qu’elles soient liées à la maladie elle-même ou causées par les traitements cinq ans après le diagnostic, ce qui en fait un phénomène massif et durable plus qu’un résidu marginal de la maladie. Ces séquelles demeurent pourtant largement sous-estimées dans le monde du travail. Elles sont peu visibles, difficilement objectivables et rarement intégrées dans l’analyse des conditions de reprise ou de maintien dans l’emploi.

De nombreux travaux récents montrent que la fatigue, les troubles cognitifs et d’autres symptômes persistants jouent un rôle déterminant dans le maintien dans l’emploi, bien au-delà de la seule « aptitude médicale » au travail 2. Pourtant, ces dimensions demeurent en grande partie un angle mort des politiques d’entreprise et des dispositifs d’accompagnement. Les séquelles ne se limitent pas à quelques symptômes résiduels. Elles forment un ensemble de manifestations physiques, cognitives, émotionnelles et sociales qui s’inscrivent dans le temps long. Du côté des symptômes physiques, les études récentes montrent que la fatigue liée au cancer reste l’un des effets tardifs les plus fréquents et les plus invalidants. Une vaste cohorte publiée en 2023 a ainsi mis en évidence l’impact direct de cette fatigue sur la situation professionnelle : elle augmente l’absentéisme, diminue la capacité à tenir la journée de travail et altère la qualité de la présence au poste, même lorsque la personne a officiellement terminé ses traitements 3.

La relation entre fatigue persistante, qualité de vie et participation sociale est désormais bien établie, mais la traduction de ces connaissances dans les pratiques professionnelles reste balbutiante. De nombreuses avancées existent en France, notamment grâce au travail des infirmières de coordination, des infirmières de pratique avancée, des équipes de soins de support, des oncologues, de tous les membres des services d’oncologie des programmes de l’après-cancer et du secteur associatif. Ces initiatives contribuent de manière essentielle à la prise en compte d’une des dimensions du processus de rétablissement, la dimension professionnelle. Toutefois, l’objet de cet article porte sur un autre registre, encore peu exploré : celui des séquelles comme facteur de fragilisation professionnelle et de risque statutaire, un domaine situé à la frontière des soins, du travail et des politiques organisationnelles, et qui n’est aujourd’hui clairement porté par aucune instance.


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