Réflexions hospitalières
N°631 Juillet - Août 2026
L’épreuve du coeur arrêté. De l’expertise clinique aux dimensions symboliques et éthiques
Arrêter puis relancer un coeur constitue l’un des gestes les plus paradoxaux du soin hospitalier contemporain. La circulation extracorporelle (CEC), en suspendant temporairement une fonction vitale, déplace les frontières entre technique, vivant et responsabilité professionnelle. À partir de la vision du perfusionniste, cet article interroge la CEC comme dispositif où s’articulent rationalité clinique, dimension symbolique de l’arrêt cardiaque et enjeux éthiques extrêmes. Il montre comment, au-delà des protocoles, l’hôpital organise la continuité du vivant, jusqu’aux configurations limites du prélèvement d’organe…
06/07/26
Certaines interventions de chirurgie cardiaque – remplacement valvulaire, pontages coronariens, correction de malformations congénitales – imposent l’arrêt du coeur afin de permettre aux chirurgiens d’intervenir sur un organe immobile et vidé de sang. Durant cette phase, la circulation extracorporelle (CEC) prend le relais en assurant la circulation et l’oxygénation du sang dérivé hors du corps du patient. En France, plusieurs dizaines de milliers d’actes sous CEC sont réalisés chaque année. Les fonctions vitales sont alors confiées à un dispositif technologique, rendant possible l’arrêt temporaire du coeur sans conséquence irrémédiable. Cette situation clinique singulière illustre la capacité de la médecine contemporaine à intervenir directement sur les fonctions biologiques fondamentales.
Comme l’a analysé le philosophe Michel Foucault, le soin ne se limite plus au traitement d’une pathologie : il organise, de façon rationnelle et collective, la régulation et la continuité du vivant au sein de l’hôpital1. Au bloc opératoire, l’arrêt du cœur marque un basculement. Sous les regards conjoints des équipes chirurgicales, anesthésiques et perfusionnistes, le rythme cardiaque ralentit, le tracé se modifie puis devient plat. La continuité du vivant repose alors sur un dispositif technique et sur l’expertise de l’équipe opératoire dans laquelle le perfusionniste est chargé de piloter la machine coeur-poumon. Dans des situations concrètes – chute de la pression artérielle, désaturation cérébrale, déséquilibre de l’oxygénation ou insuffisance du retour veineux –, la stabilité du patient dépend d’une interprétation fine et contextualisée des signaux physiologiques.
L’activité du perfusionniste relève du « travail réel » au sens du psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, c’est-à-dire d’une activité déployée dans l’écart entre normes prescrites et situations vécues2. Lorsque le retour veineux s’effondre, que la saturation veineuse mixte en oxygène (SvO₂) baisse ou que la Near-Infrared Spectroscopy (NIRS) – monitorage non invasif de l’oxygénation tissulaire – se dégrade, l’indicateur pris isolément importe moins que le sens clinique donné à la situation. La norme technique fournit un cadre, mais l’action s’ajuste à la variabilité des situations cliniques.
Événement opératoire instable, marqué par des fluctuations constantes, la CEC constitue un observatoire privilégié des enjeux professionnels et éthiques du soin hospitalier contemporain. L’objectif de cet article est d’explorer ces réalités, en montrant comment, au-delà de la technique, l’hôpital organise la continuité du vivant et en compose les dimensions symboliques. L’analyse se déploiera en trois temps : l’examen du travail réel du perfusionniste et de sa reconnaissance institutionnelle ; l’étude de la portée symbolique et anthropologique de l’arrêt cardiaque ; l’analyse des enjeux éthiques extrêmes révélés par le prélèvement d’organes de type Maastricht III.
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